AVEUX DE PARENTS

La langue des signes vue par une maman sourde

Pratiquez-vous la langue des signes avec vos enfants ? C’est une pratique qui a le vent en poupe chez les parents jeunes et dynamiques (petit clin d’œil à tous les parents claqués et au bout du roul’,quelque part sous votre carcasse, vous êtes encore énergique promis!) Chez Popote, nous avions décidé de vous relayer les fondamentaux pour signer avec bébé, afin de créer un dialogue, et une communication avec les tout-petits avant l’usage de la parole. C’est en réaction à cet article que nous avons rencontré Anne, tricoteuse de béguins, maman allaitante, mère de 3 enfants, et pratiquant la langue des signes avec ses enfants, car non-entendante. Son enthousiasme pour la démocratisation de la pratique, son quotidien bien rempli entre ados et bébé…Nous avons récolté son précieux témoignage.

Bonjour Anne, pouvez-vous vous présenter ?

« Je m’appelle Anne, je suis la maman de 3 garçons, deux ados de 17 et 15 ans et un petit de 14 mois. En ce moment je m’occupe de mon petit dernier, et j’ai eu un parcours professionnel assez chaotique, j’ai fait plusieurs jobs différents. Celui que j’ai apprécié, c’est quand j’ai créé une petite boutique en ligne où je vendais des accessoires que je cousais.

Ça a très bien marché, mais à petite échelle, et j’ai dû arrêter par choix, aussi parce que j’ai quitté Montpellier pour vivre en Ile-de-France, dans un endroit plus petit. Maintenant je vends des béguins sur commande sur Etsy. C’est bien plus calme, et adapté à mon rythme de vie avec Gustave.

Comment se passe la relation entre les deux grands et le petit dernier ?

Joshua, mon aîné était très content de l’arrivée de son petit frère, il a été présent dès le premier jour. Au fil des mois, leur lien s’est resserré, Gustave était en admiration devant lui, il aime passer du temps avec son grand frère.

Par contre pour Aaron, le cadet, il a beaucoup moins accepté son frère, je pense que le fait de ne plus être le petit dernier a joué dans son rejet. Heureusement Aaron a appris à aimer son frère, et parfois je le vois le prendre juste pour faire des câlins et de bisous, et mon cœur de maman est gonflé à bloc !

Comment se sont passées vos grossesses ?

Pour les deux grands, j’avais 21 et 23 ans quand je les attendais, je n’ai eu aucune complication (heureusement!),à l’époque, il y avait déjà un service d’interprétation dans le groupe hospitalier de Montpellier, donc j’ai pu en bénéficier. Par contre, je n’ai pas apprécié leurs méthodes d’accouchement. C’était trop médicalisé, j’ai eu une péridurale trop forte et on m’a obligé à rester allongée pendant tout le travail.Pour le second, j’ai glané autour de moi pour choisir une petite clinique qui est bien plus respectueuse, j’ai pu accoucher sans péridurale. Je ne savais pas encore que l’accouchement à domicile était possible, j’aurai sûrement pris cette voie pour accueillir mes aînés.

Pour mon petit Gustave, la grossesse s’est très bien déroulée, j’ai savouré ces instants magiques, j’étais plus mature, plus attentive à mon corps bien sûr, j’ai fait un suivi global auprès d’une sage-femme spécialisée dans les AAD(accouchement à domicile). J’ai perdu les eaux un mois avant le terme, et comme que le bébé ne se manifestait pas après 2 jours, on a dû me déclencher dans un hôpital près de chez moi. J’ai quand même pu utiliser leur salle nature et accoucher sans péridurale, en position libre, ce qui est presque un exploit quand on connaît l’intensité des contractions sous ocytocine.

Vous avez toujours voulu une famille nombreuse ?

Oui, déjà adolescente, je me voyais maman de 4 enfants, il en manque un pour compléter cette vision !

Je vois que vous allaitez toujours Gustave, pouvez-vous nous dire comment se passe l’allaitement et pourquoi c’est important pour vous de continuer ce lien ?  L’aviez-vous déjà fait pour les aînés ?

Oui j’allaite Gustave, et j’espère le faire jusqu’au sevrage naturel, qui se situe entre2,5 et 7 ans de l’enfant.L’allaitement, pour moi, c’est dans la continuité de la maternité, déjà toute jeune, je voulais allaiter. A l’arrivée de Joshua, j’avais eu du mal à démarrer l’allaitement, on lui avait donné un biberon à mon insu dans la nuit, j’ai lutté pour qu’il réussisse à prendre mon sein sans difficultés. Je l’ai allaité jusqu’à ses neuf mois.

Pour Aaron, je me suis renseignée, et je l’ai allaité jusqu’à ses deux ans, un très bon souvenir, on avait un lien spécial à nous deux. Quand Gustave est arrivé, l’allaitement s’est présenté comme une évidence, et je savoure nos moments lactés, si particuliers. Au début ce n’était pas si simple, il est né avec un mois d’avance. Il était tout petit, il pesait 2,5 kilos. Sa tête était toute minuscule devant mon sein, j’ai dû l’aider à prendre le téton, et j’ai eu des engorgements. Heureusement, j’ai une conseillère en lactation extra, qui est sourde aussi, qui a pu m’aider pendant certains moments difficiles.

Chez Popote on aime bien demander des anecdotes sur les plus beaux souvenirs de maman, en avez-vous quelques-uns à nous raconter ?

Je me souviens encore de l’émotion quand Joshua a signé pour la première fois ‘maman’, vers l’âge de 21 mois (oui assez tard!)Aaron était un bébé volontaire, qui savait ce qu’il voulait, et régulièrement dans le bus au retour de la crèche, il soulevait directement mon t-shirt pour avoir sa tétée, au fi de tous!(Rires) Aaron est un petit dormeur, il avait du mal à s’endormir dans son lit, et fait tout pour repousser l’heure du dodo. Je ne sais le nombre de fois où il est descendu déguisé, juste pour nous faire rire et nous attendrir. Et jamais avec le même déguisement !! Il prenait des fois mes vêtements. Plus petit, je le trouvais parfois endormi parterre, sur l’escalier, au pied de son lit…Gustave est encore petit, mais avec lui je savoure ces premiers mois si précieux. De même pour les premières fois.

Et à l’inverse, c’est certainement les plus drôles, les pires fails en tant que maman ? Petite ou grosse bêtise, honte en public, moment embarrassant ?

Des fails ou des moments honteux, j’en ai eu pas mal avec mon cadet, c’était un clown ! A la crèche, un matin, je voulais l’embrasser pour lui dire au revoir, je lui ai demandé de venir vers moi, il a crié : Non pas question! (Il avait 2 ans), tout le personnel de la crèche a ri, je ne comprenais pas pourquoi, on m’a expliqué tout de suite après. Un peu plus grand, quand on prenait le tram, il aimait attirer l’attention en disant des phrases grotesques, il profitait de ma surdité, le coquin! Récemment, je ne trouvais plus mon iPhone, je sais que Gustave a joué avec. J’ai fait le tour du salon, introuvable! J’ai demandé à mon homme de m’appeler par FaceTime, et on a suivi notre fils qui allait directement vers l’imprimante. Elle vibrait de partout, l’iPhone était très bien caché à l’intérieur, dans la fente d’où sort les feuilles…

Vous êtes la maman de deux grands enfants et d’un petit Gustave. Comment s’est passée l’enfance de vos deux grands par rapport au handicap ? Comment/quand se sont-ils aperçus que leur maman (ou parents) étaient différents ?

A mon avis, la prise de conscience du handicap cela se fait tout bébé. Gustave, 14 mois, a déjà bien compris que ses parents sont sourds et il vient m’appeler en tapotant soit mon bras ou ma jambe. Je me souviens que quand Joshua avait dans les 2ans, je n’arrivais pas à comprendre l’assistante maternelle de la crèche, il a traduit sans que je lui demande. Les petits ont une facilité étonnante d’adaptation. Quand mes garçons étaient un peu plus grands, ils ont été dans une école Calandreta (enseignement bilingue français/occitan, méthode Freinet), ils ont grandi dans une ouverture d’esprit, et il y avait aussi des cours de langue de signes, donc ils n’ont pas été victimes de moqueries.En grandissant, je trouve qu’ils ont acquis une certaine force.

Comment se passe l’apprentissage de la langue des signes avec les enfants ? Comment avez-vous commencé, quand ont-ils commencé à vous répondre ?

Quotidiennement, on parle en langue des signes, donc c’est comme leur langue maternelle, ils ont baigné dedans dès la naissance. Ils comprennent les signes, et pour l’expression, ça dépend de chacun. Joshua était très communicatif petit, donc il a commencé bien tôt s’exprimer en langue des signes, contrairement à son frère qui est plus paresseux. Gustave quant à lui, a commencé à imiter les signes vers l’âge d’un an, et commence à exprimer ses besoins, comme la tétée par exemple.

Et du coup, quand et comment ont-ils commencé à parler ?

Pour la parole, aucun souci! La famille est entendante, les grands parents leur parlent, et ils babillent. Il y a aussi la crèche pour les aînés. Ils ne présentent pas de lacunes au niveau de la parole. On peut dire qu’ils sont parfaitement bilingues en oral et en langue des signes. Au contraire, cette facilité de passer entre les deux langue ça a été un point fort dans l’apprentissage des langues étrangères, comme par exemple l’occitan, l’espagnol et surtout l’anglais où ils excellents(aussi grâce aux séries en version originale sous-titrée!)

Comment se passe le quotidien ? Vos enfants vous aident-ils ? Avez-vous des exemples concrets à nous donner de différentes situations ?

Le quotidien d’une famille sourde est quasi identique à celui d’une famille entendante, sauf que la communication est la langue des signes, et on a quelques techniques pour s’appeler. On utilise la lumière, on tape le sol avec notre pied si on a un parquet (le bois transmet bien les vibrations), ou avec la nouvelle technologie, on s’appelle par FaceTime avec le téléphone portable.Au niveau aide, les enfants participent à la vie familiale, ils aident à cuisiner, à mettre la table, à débarrasser, un peu de ménage etc. Par contre quand la sonnette retentit, ils répondent;)

Lisez-vous sur les lèvres et si oui, aussi avec des tout-petits ?

Oui, je lis sur les lèvres, et la compréhension dépend de la façon de parler de mon interlocuteur. Il y’a des personnes que je comprends très bien et d’autres que j’ai du mal à suivre. Souvent quand on lit sur les lèvres, on comprend des bribes de phrases, des mots, c’est très rare qu’on comprenne à 100%. Chez les tout-petits, souvent le mot oralisé est accompagné d’un signe, si ce n’est pas le cas, soit je comprends sur ses lèvres, soit je l’invite à me montrer ce qu’il dit, veut faire.

Avez-vous eu des angoisses en tant que jeune maman, de ne pas pouvoir comprendre ou aider votre enfant dans certaines situations

Tant que mes enfants étaient bébés, non, je n’ai pas eu d’angoisses, je faisais confiance à mon instinct de mère, et j’avais un babyphone connecté à une lampe, qui clignote quand le bébé pleure.Je l’avais gardé, mais comme qu’il est assez vieux, il y a parfois des problèmes de connexion. Donc je complète avec FaceTime.Pour la nuit, Gustave dort avec nous dans un lit cododo, et quand il souhaite téter, il vient vers moi.

Que vous disent vos enfants (grands) sur cette enfance qu’ils ont eue ? Entirent-ils une force ?

Si je devais donner des conseils, je dirais simplement d’avoir confiance en vous entant que parents. Vous seuls savez ce dont votre bébé/enfant a besoin.

La langue des signes est de plus en plus pratiquée avec les bébés, afin de pouvoir les comprendre avant l’apprentissage du langage. Qu’en pensez-vous?

C’est une très bonne initiative d’apprendre la langue des signes aux bébés( je précise Langue, pas langage, car elle a une structure particulière, une grammaire, etc.) Cela permet aux parents d’avoir un autre regard sur cette langue et sur notre communauté. Ce que j’apprécie moins c’est que ce sont une majorité de personnes entendantes qui l’enseigne aux parents, alors que ce n’est pas leur langue maternelle ou usuelle. De même pour les éditions.Pourquoi ne pas demander à des parents sourds de faire cet enseignement-là ?

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